De Corfou nous vinmes a Modon, bonne et belle ville de Moree, qu’ils possedent aussi; a Candie, ile tres-fertile, dont les habitans sont excellens marins et ou la seigneurie de Venise nomme un gouverneur qui porte le titre de duc, mais qui ne reste en place que trois ans; a Rhodes, ou je n’eus que le temps de voir la ville; a Baffe, ville ruinee de l’ile de Cypre; enfin a Jaffe, en la sainte terre de permission.
C’est a Jaffa, que commencent les pardons de ladite sainte terre. Jadis elle appartint aux chretiens, et alors elle etoit forte; maintenant elle est entierement detruite, et n’a plus que quelques cahuttes en roseaux, ou les pelerins se retirent pour se defendre de la chaleur du soleil. La mer entre dans la ville et forme un mauvais havre peu profond, ou il est dangereux de rester, parce qu’on peut etre jete a la cote par un coup de vent. Elle a deux sources d’eau douce, dont l’une est couverte des eaux de mer quand le vent de Ponent souffle un peu fort. Des qu’il debarque au port quelques pelerins, aussitot des truchemens et autres officiers du soudan [Footnote: C’est du Soudan d’Egypte, qu’il s’agit ici. C’etoit a lui qu’obeissoient alors la Palestine et la Syrie. Il en sera souvent mention dans le cours du voyage.] viennent pour s’assurer de leur nombre, pour leur servir de guides, et recevoir en son nom le tribut d’usage.
Rames (Ramle), ou nous nous rendimes de Jaffe, est une ville sans murailles, mais bonne et marchande, sise dans un canton agreable et fertile. Nous allames dans le voisinage visiter ung village ou monseigneur saint Georg fu martirie; et de retour a Rames, nous reprimes notre route, et arrivames en deux jours en la sainte cite de Jherusalem, ou nostre Seigneur Jhesu Crist recut mort et passion pour nous.
Apres y avoir fait les pelerinages qui sont d’usage pour les pelerins, nous fimes ceux de la montagne ou Jesus jeuna quarante jours; du Jourdain, ou il fut baptise; de l’eglise de Saint-Jean, qui est pres du fleuve; de celle de Sainte-Marie-Madelaine et de Sainte-Marthe, ou notre Seigneur ressuscita le Ladre (Lazare); de Bethleem, ou il prit naissance; du lieu ou naquit Saint-Jean-Baptiste; de la maison de Zacharie; enfin de Sainte-Croix, ou crut l’arbre de la vraie croix: apres quoi nous revinmes a Jerusalem.
Il y a dans Bethleem des cordeliers qui ont une eglise ou ils font le service divin; mais ils sont dans une grande sujetion des Sarrasins. La ville n’a pour habitans, que des Sarrasins et quelques chretiens de la ceinture. [Footnote: L’an 235 de l’hegire, 856 de l’ere chretienne, le calife Motouakkek astreignit les chretiens et les Juifs a porter une large ceinture de cuir, et aujourd’hui encore ils la portent dans l’Orient. Mais depuis cette epoque les chretiens d’Asie, et specialement ceux de Syrie, qui sont presque tous Nestoriens ou Jacobites, furent nommes chretiens de la ceinture.]
Au lieu de la naissance de sainte Jean Baptiste, on montre une roche qui, pendant qu’Herode persecutoit les innocens, s’ouvrit miraculeusement en deux. Sainte Elisabeth y cacha son fils; aussitot elle se ferma, et l’enfant y resta, dit-on, deux jours entiers.


