L’an 1432, cent ans apres la publication des deux ouvrages de Brochard, plusieurs grands seigneurs des etats de Bourgogne et officiers du duc Philippe-le-Bon font le pelerinage de la Terre-Sainte. Parmi eux est son premier ecuyer tranchant nomme la Brocquiere. Celui-ci, apres plusieurs courses devotes dans le pays, revient malade a Jerusalem, et pendant sa convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie de terre. C’etoit s’engager a traverser toute la partie occidentale d’Asie, toute l’Europe orientale; et toujours, excepte sur la fin du vovage, a travers la domination musulmane. L’execution de cette entreprise, qui aujourd’hui meme ne seroit point sans difficultes, passoit alors pour impossible. En vain ses camarades essaient de l’en detourner: il s’y obstine; il part, et, apres avoir surmonte tous les obstacles, il revient, dans le cours de l’annee 1433, se presenter au duc sous le costume Sarrasin, qu’il avoit ete oblige de prendre, et avec le cheval qui seul avoit fourni a cette etonnante traite.
Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire a la cour un grand effet. Le duc voulut que le voyageur en redigeat par ecrit la relation. Celui-ci obeit; mais son ouvrage ne parut que quelques annees apres, et meme posterieurement a l’annee 1438, puisque cette epoque y est mentionnee, comme on le verra ci-dessous.
Il n’etoit guere possible que le duc eut journellement sous les yeux son ecuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte terre des Mecreans; et il ne pouvoit guere l’entendre, sur-tout a table, sans que sa tete ne s’echauffat, et ne format aussi des chimeres de croisade et de conquete.
Ce qui me fait presumer qu’il avoit demande a la Brocquiere des renseignemens de ce genre, c’est que celui-ci a insere dans sa relation un long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les combattre vigoureusement, et, quoiqu’avec une armee mediocre mais bien conduite et bien organisee, de penetrer sans risques jusqu’a Jerusalem. Assurement un episode aussi etendu et d’un resultat aussi important est a remarquer dans un ouvrage presente au duc et compose, par ses ordres; et l’on conviendra qu’il n’a guere pu y etre place sans un dessein formel et une intention particuliere.
En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands desseins; mais plus occupe de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven les quinze batards connus qu’il a laisses, toute sa forfanterie s’evaporoit en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chretiente, alarmee des conquetes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l’armement terrible qu’il preparoit contre Constantinople, crut qu’il n’y avoit plus de digue a lui opposer qu’une ligue generale.


