Mais souvent le grand homme se montre grand encore jusqu’au sein des prejuges qui l’entourent. Charles avoit ete en France le restaurateur des lettres; il y avoit retabli l’orthographe, regenere l’ecriture, forme de belles bibliotheques: il voulut que son hospice de Jerusalem eut une bibliotheque aussi a l’usage des pelerins. L’etablissement la possedoit encore tout entiere, au temps de Bernard: “nobilissimam habens bibliothecam, studio Imperatoris;” et l’empereur y avoit meme attache, tant pour Pentretien du depot et celui du lieu, que pour la nourriture des pelerins, douze manses situees dans la vallee de Josaphat, avec des terres, des vignes et un jardin.
Quoique notre historien dut etre rassasie de pelerinages, il fit neanmoins encore, a son retour par l’Italie, celui de Rome: puis quand il fut rentre en France, celui du mont Saint-Michael.
Sur ce dernier, il observe que ce lieu, situe au milieu d’une greve des cotes de Normandie, est deux fois par jour, au temps du flux, baigne des eaux de la mer. Mais il ajoute que, le jour de la fete du saint l’acces du rocher et de la chapelle reste libre; que l’Ocean y forme, comme fit la Mer rouge, au temps de Moise, deux grands murs, entre lesquels on peut passer a pied sec; et que ce miracle, que n’a lieu que ce jour-la, dure tout le jour.
Notre litterature nationale possedoit quatre voyages; un des cotes d’Isalie, un de Constantinople, deux de Terre-Sainte. Au treizieme siecle, une cause fort etrange lui en procura deux de Tartarie.
Cette immense contree dont les habitans, en divers temps et sous differens noms, ont peuple, conquis, ou ravage la tres-grande partie de l’Europe et de l’Asie, se trouvoit pour ainsi dire tout entiere en armes.
Fanatises par les incroyables conquetes d’un de leurs chefs, le fameux Gengis-Kan; persuades que la terre entiere devoit leur obeir, ces nomades belliqueux et feroces etoient venus, apres avoir soumis la Chine, se precipiter sur le nord-est de l’Europe. Par tout ou s’etoient portees leurs innombrables hordes, des royaumes avoient ete ravages; des nations entieres exterminees ou trainees en esclavage; la Hongrie, la Pologne, la Boheme, les frontieres de l’Autriche, devastees d’une maniere effroyable. Rien n’avoit pu arreter ce debordement qui, s’il eprouvoit, vers quelque cote, une resistance, se jetoit ailleurs avec plus de fureur encore. Enfin la chretiente fut frappee de terreur, et selon l’expression d’un de nos historiens, elle trembla jusqu’a l’Ocean.
Dans cette consternation generale, Innocent IV voulut se montrer le pere commun des fideles. Ce tendre pere se trouvoit a Lyon, ou il etoit venu tenir un concile pour excommunier le redoutable Frederic II, qui trois fois deja l’avoit ete vainement par d’autres papes. La, en accablant l’empereur de toutes ses foudres, Innocent forme un projet dont l’idee seule annonce l’ivresse de la puissance; celui d’envoyer aux Tartares des lettres apostoliques,


