Cependant la route des deux pelerins fut differente. Arculfe etoit alle directment en Palestine, et de la il s’etoit embarque une seconde fois pour voir Alexandrie. Bernard, au contraire, va d’abord debarquer a Alexandrie. Il remonte le Nil jusqu’a Babylone, redescend a Damiette, et, traversant le desert sur des chameaux, il se rend par Gaza en Terre Sainte.
La, il fait, comme saint Arculfe, differens pelerinages, mais moins que lui cependant, soit que sa profession ne lui eut point permis les meme depenses, soit qu’il ait neglige de les mentionner tous.
Je remarquerai seulement que dans certaines eglises on avoit imagine, depuis l’eveque, de nouveaux miracles, et qu’elles en citoient dont il ne parle pas, et dont certainement il eut fait mention s’ils avoient eu lieu de son temps. Tel etoit celui de l’eglise de Sainte-Marie, ou jamais il ne pleuvoit, disoit-on, quoiqu’elle fut sans toit. Tel celui auquel les Grecs ont donne tant de celebrite, et qui, tous les ans, la veille de Paques, s’operoit dans l’eglise du Saint-Sepulcre, ou un ange descendoit du ciel pour allumer les cierges: ce qui fournissoit aux chretiens de la ville un feu nouveau, qui leur etoit communique par le patriarche, et qu’ils emportoient religieusement chez eux.
Bernard rapporte, sur son passage du desert, une anecdote qui est a recueillir: c’est que, dans la traversee de cette immense mer de sable, des marchands paiens et chretiens avoient forme deux hospices, nommes l’un Albara, l’autre Albacara, ou les voyageurs trouvoient a se pourvoir de tous les objets dont ils pouvoient avoir besoin pour leur route.
Enfin l’auteur nous fait connoitre un monument forme par Charlemagne dans Jerusalem en faveur de ceux qui parloient la langue Romane, et que les Francais, et les gens de lettres specialement, n’apprendront pas, sans beaucoup de plaisir, avoir existe.
Ce prince, la gloire de l’Occident, avoit, par ses conquetes et ses grandes qualites, attire l’attention d’un homme qui remplissoit egalement l’Orient de sa renommee: c’etoit le celebre calife Haroun-al-Raschild. Haroun, empresse de temoigner a Charles l’estime et la consideration qu’il lui portoit, lui portoit, lui avoit envoye des ambassadeurs avec des presens magnifiques; et ces ambassadeurs, disent nos historiens, etoient meme charges de lui presenter, de la part de leur maitre, les cles de Jerusalem.
Probablement Charles avoit profite de cette faveur pour etablir dans la ville un hopital ou hospice, destine aux pelerins de ses etats Francais. Tel etoit l’esprit du temps. Ces sortes de voyages etant reputes l’action la plus sainte que put imaginer la devotion, un prince qui les favorisoit croyoit bien meriter de la religion. Charlemagne d’ailleurs avoir le gout des pelerinages; et son historien Eginhard [Footnote: Vita Carol. Mag. Cap. 27.] remarque avec surprise que, malgre la predilection qu’il portoit a celui de Saint-Pierre de Rome, il ne l’avoit fait pourtant que quatre fois dans sa vie.


