La ville est gouvernee par des Allemands, tant pour les objets de justice et de commerce que pour ce qui regarde les differentes professions. On y voit beaucoup de Juifs qui parlent bien Francais, et dont plusieurs sont de ceux qu’on a chasses de France. J’y trouvai aussi un marchand d’Arras appele Clays Davion; il faisoit partie d’un certain nombre de gens de metier que l’empereur Sigismond avoit amenes de France. Clays travailloit en haute-lice. [Footnote: Sigismond, dans son voyage en France, avoit ete a portee d’y voir nos manufactures, et specialement celles de Flandre, renommees des-lors par leurs tapisseries. Il avoit voulu en etablir de pareilles dans sa capitale de Hongrie, et avoit engage des ouvriers de differentes professions a l’y suivre.]
Les environs de Bude sont agreables, et le terroir est fertile en toutes sortes de denrees, et specialement en vins blancs qui ont un peu d’ardeur: ce qu’on attribue aux bains chauds du canton et au soufre sur lequel les eaux coulent. A une lieue de la ville se trouve le corps de saint Paul, hermite, qui s’est conserve tout entier.
Je retournai a Pest, ou je trouvai egalement six a huit familles Francaises que l’empereur y avoit envoyees pour construire sur le Danube, et vis-a-vis de son palais une grande tour. Son dessein etoit d’y mettre une chaine avec laquelle il put fermer la riviere. On seroit tente de croire qu’il a voulu en cela imiter la tour de Bourgogne qui est devant le chateau de l’Ecluse; mais ici je ne crois pas que le projet soit executable: la riviere est trop large. J’eus la curiosite d’aller visiter la tour. Elle avoit deja une hauteur d’environ trois lances, et l’on voyoit a l’entour une grande quantite de pierres taillees; mais tout etoit reste la, parce que les premiers macons qui avoient commence l’ouvrage etoient morts, disoit-on, et que ceux qui avoient survecu n’en savoient pas assez pour le continuer.
Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par ecurie composee de dix chevaux, et chaque ecurie est de deux cents florins. J’en ai vu plusieurs dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J’en achetai un qui etoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur est bon par la quantite d’herbages qu’il produit; mais ils ont le defaut d’etre un peu quinteux, et specialement mal aises a ferrer. J’en ai meme vu qu’on etoit alors oblige d’abattre.
Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d’or et de sel qui tous les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit abandonne celle d’or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, a condition que le premier garderoit la frontiere contre le Turc, et le second Belgrade. La reine s’etoit reserve le revenu de celle du sel.
Ce sel est beau. Il se tire d’une roche et se taille en forme de pierre, par morceaux d’un pied de long environ, carres, mais un peu convexes en dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin et meilleur que tous ceux que j’ai goutes ailleurs.


