C’est par ces marches forcees qu’ils ont reussi, dans leurs differentes guerres, a surprendre les chretiens et a les battre si completement; c’est ainsi qu’ils ont vaincu le duc Jean, a qui Dieu veuille pardonner, [Footnote: Jean, comte de Nevers, surnomme Sans-peur et fils de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant forme une ligue pour arreter les conquetes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui etoit conduit par le comte Jean. L’armee chretienne fut defaite a Nicopolis en 1396, et nos Francais tues ou faits prisonniers. On sait qu’avant la bataille, pour se debarrasser de captifs Turcs qu’ils avoient recus a rancon, ils eurent l’indignite de les egorger, et qu’apres la victoire le sultan n’ayant accorde la vie qu’aux principaux d’entre eux, il fit par represailles massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit lachement assassiner dans Paris le duc d’Orleans, frere du roi. Il fut tue a son tour par Tannegui du Chatel, ancien officier du duc. On voit par ces faits que la Brocquiere avoit grande raison, en parlant de Jean, de demander que Dieu lui pardonnat.] et l’empereur Sigismond, et tout recemment encore cet empereur devant Coulumbach, ou perit messire Advis, chevalier de Poulaine (Pologne).
Leur maniere de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par differens cotes. Ce moyen est surtout celui qu’ils emploient en pays de bois et de montagnes, parce qu’ils ont l’art de se reunir sans peine.
D’autres fois ils se mettent en embuscade et envoient a la decouverte quelques gens bien montes. Si le rapport est que l’ennemi n’est point sur ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent autour de l’armee a la portee du trait, caracollent ainsi en tirant sans cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu’enfin ils la mettent en desordre. Si l’on veut les poursuivre et les chasser, il fuient, et se dispersent chacun de leur cote, quand meme on ne leur opposeroit que le quart de ce qu’ils sont; mais c’est dans leur fuite qu’ils sont redoutables, et c’est presque toujours ainsi qu’ils ont deconfi les chretiens. Tout en fuyant ils ont l’art de tirer de l’arc si adroitement qu’ils ne manquent jamais d’atteindre le cavalier ou le cheval.


