De Coursebech j’avois mis deux jours pour venir a Nicodem; de Nicodem a Belgrado j’en mis un demi. Ce ne sont jusqu’a cette derniere ville que grands bois, montagnes et vallees; mais ces valees foisonnent de villages dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et specialement de bons vins.
Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre ans il l’a cedee au roi de Hongrie, parce qu’on a craint qu’il ne la laissat prendre au Turc, comme il a laisse prendre Coulumbach. Cette perte fut un grand malheur pour la chretiente. L’autre en seroit un plus grand encore, parce que la place est plus forte, et qu’elle peut loger jusqu’a cinq a six mille chevaux. [Footnote: On sera etonne de voir l’auteur, en parlant de la garnison d’une place de guerre, ne faire mention que de chevaux. Ci-dessus, lorsqu’il a specifie le contingent que le despote etoit oblige de fournir a l’armee Turque, il n’a parle que de chevaux. Sans cesse il parle de chevaux. C’est qu’alors en Europe on ne faisoit cas que de la gendarmerie, et que l’infanterie ou pietaille, presque toujours mal composee et mal armee, etoit comptee pour tres-peu.]
Le long de ses murs, d’un cote, coule une grosse riviere qui vient de Bosnie, et qu’on nomme la Sanne; de l’autre elle a un chateau pres ququel [sic—KTH] passe le Danube, et la, dans ce Danube; se jette la Sanne. C’est sur la pointe formee par les deux rivieres qu’est batie la ville.
Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur, excepte du cote de terre, ou il est tellement uni qu’on peut par la venir de plain pied jusqu’au bord du fosse. De ce cote encore, il y a un village qui, s’etendant depuis la Sanne jusqu’au Danube, enveloppe la ville a la distance, d’un trait d’arc.
Ce village est habite par des Rasciens. Le jour de Paques, j’y entendis la messe en langue Sclavonne. Il est dans l’obedience de l’eglise Romaine, et leurs ceremonies ne different en rien des notres.
La place, forte par sa situation et par ses fosses, tous en glacis, a une enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent tres-exactement les contours du terrain. Elle est composee de cinq forteresses, dont trois sur le terrain eleve dont je viens de parler, et deux sur la riviere. De ces deux-ci, l’une est fortifiee contre l’autre; mais toutes deux sont commandees par les trois premieres.
Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze a vingt galeres, et qui est defendu par une tour construite a chacune de ses extremites. On le ferme avec une chaine qui va d’une tour a l’autre. Au moins c’est ce qu’on m’a dit; car les deux rives sont si eloignees que moi je n’ai pu la voir.
Je vis sur la Sanne six galeres et cinq galiottes. Elles etoient pres l’une des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d’entrer dans les quatre autres.


