Constantinople est formee de diverses parties separees: de sorte qu’il y a plus de vide que de plein. Les plus grosses caraques peuvent venir mouiller sous ses murs, comme a Pera; elle a en outre dans son interieur un petit havre qui peut contenir trois ou quatre galeres. Il est au midi, pres d’une porte ou l’on voit une butte composee d’os de chretiens qui, apres la conquete de Jerusalem et d’Acre, par Godefroi de Bouillion, revenoient par le detroit. A mesure que les Grecs les passoient, ils les conduisoient dans cette place, qui est eloignee et cachee, et les y egorgeoient. Tous quoiqu’en tres-grand nombre, auroient peri ainsi, sans un page qui, ayant trouve moyen de repasser en Asie, les avertit du danger qui les menacoit: ils se repandirent le long de la mer Noire, et c’est d’eux, a ce qu’on pretend, que descendent ces peuples gros chretiens (d’un christianisme grossier) qui habitent la: Circassiens, Migrelins, (Mingreliens), Ziques, Gothlans et Anangats. Au reste, comme ce fait est ancien, je n’en sais rien que par oui-dire.
Quoique la ville ait beaucoup de belles eglises, la plus remarquable, ainsi que la principale, est celle de Sainte-Sophie, ou le patriarche se tient, et autres gens comme chanonnes (chanoines). Elle est de forme ronde, situee pres de la pointe orientale, et formee de trois parties diverses; l’une souterraine, l’autre hors de terre, la troisieme superieure a celle-ci. Jadis elle etoit entouree de cloitres, et avoit, dit-on, trois milles de circuit; aujourd’hui elle est moins etendue, et n’a plus que trois cloitres, qui tous trois sont paves et revetus en larges carreaux de marbre blanc, et ornes de grosses colonnes de diverses couleurs. [Footnote: Deux de ces galeries ou portiques, que l’auteur appelle cloitres, subsistent encore aujourd’hui, ainsi que les colonnes. Celles-ci sont de matieres differentes, porphyre, marbre, granit, etc.; et voila pourquoi le voyageur, qui n’etoit pas naturaliste, les represente comme etant de couleurs diverses.] Les portes, remarquables par leur largeur et leur hauteur, sont d’airain.
Cette eglise possede, dit on, l’une des robes de Notre-Seigneur, le fer de la lance qui le perca, l’eponge dont il fut abreuve, et le roseau qu’on lui mit en main. Moi je dirai que derriere le choeur on m’a montre les grandes bandes du gril ou fut roti Saint-Laurent, et une large pierre en forme de lavoir, sur laquelle Abraham fit manger, dit-on, les trois anges qui alloient detruire Sodome et Gomorre.
J’etois curieux de savoir comment les Grecs celebroient le service divin, et en consequence je me rendis a Sainte-Sophie un jour ou le patriarche officoit. L’empereur y assistoit avec sa femme, sa mere et son frere, despote de Moree. [Footnote: Cet empereur etoit Jean Paleologue II; son frere, Demetrius, despote ou prince du Peloponnese; sa mere, Irene, fille de Constantin Dragases, souverain d’une petite contree de la Macedoine; sa femme, Marie Comnene, fille d’Alexis, empereur de Trebisonde.] On y representa un mystere, dont le sujet etoit les trois enfans que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise. [Footnote: Ces farces devotes etoient d’usage alors dans l’eglise Grecque, ainsi que dans la Latine. En France on les appeloit mysteres, et c’est le nom que le voyageur donne a celle qu’il vit dans Sainte-Sophie.]


