Il y avoit aussi a Pera un Napolitain nomme Pietre de Naples avec qui je me liai. Celui-ci se disoit marie dans la terre du pretre Jean, et il fit des efforts pour m’y emmener avec lui. Au reste, comme je le questionnai beaucoup sur ce pays, il m’en conta bien des choses que je vais ecrire. J’ignore s’il me dit verite ou non, mais je ne garantis rien.
Nota. La maniere dont notre voyageur annonce ici la relation du Napolitain, annonce combien peu il y croyoit; et en cela le bon sens qu’il a montre jusqu’a present ne se dement pas. Ce recit n’est en effet qu’un amas de fables absurdes et de merveilles revoltantes qui ne meritent pas d’etre citees, quoiqu’on les trouve egalement dans certains auteurs du temps. Laissons l’auteur reprendre son discours.
Deux jours apres mon arrivee a Pera je traversai le havre pour aller a Constantinople et visiter cette ville.
C’est une grande et spacieuse cite, qui a la forme d’un triangle. L’un des cotes regarde le detroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George; l’autre a au midi un gouffre (golfe) assez large, qui se prolonge jusqu’a Galipoly. Au nord est le port.
Il existe sur la terre, dit-on, trois grandes villes dont chacune renferme sept montagnes; c’est Rome, Constantinople et Antioche. Selon moi, Rome est plus grande et plus arrondie que Constantinople. Pour Antioche, comme je ne l’ai vue qu’en passant, je ne puis rien dire sur sa grandeur; cependant ses montagnes m’ont paru plus hautes que celles des deux autres.
On donne a Constantinople, dans son triangle, dix-huit milles de tour, dont un tiers est situe du cote de terre, vers le couchant. Elle a une bonne enceinte de murailles, et surtout dans la partie qui regarde la terre. Cette portion, qu’on dit avoir six milles d’une pointe a l’autre, a en outre un fosse profond qui est en glacis, excepte dans un espace de deux cents pas, a l’une de ses extremites, pres du palais appele la Blaquerne; on assure meme que les Turcs ont failli prendre la ville par cet endroit foible Quinze ou vingt pieds en avant du fosse est une fausse braie d’un bon et haut mur.
Aux deux extremites de ce cote il y avoit autrefois deux beaux palais qui, si l’on en juge par les ruines et les restes qui en subsistent encore, etoient tres-forts. On m’a conte qu’ils ont ete abattus par un empereur dans une circonstance ou, prisonnier du Turc, il courut risque de la vie. Celui-ci exigeoit qu’il lui livrat Constantinople, et, en cas de refus, il menacoit de le faire mourir. L’autre repondit qu’il preferoit la mort a la honte d’affliger la chretiente par un si grand malheur, et qu’apres tout sa perte ne seroit rien en comparaison de celle de la ville. Quand le Turc vit qu’il n’avanceroit rien par cette voie, il lui proposa la liberte, a condition que la place qui est devant Sainte-Sophie seroit abattue, ainsi que les deux palais. Son projet etoit d’affoiblir ainsi la ville, afin d’avoir moins de peine a la prendre. L’empereur consentit a la proposition, et la preuve en existe encore aujourd’hui.


