Je demandai s’il tenoit bien le pays et s’il savoit se faire obeir. On me dit qu’il etoit obei et respecte comme Amurat lui-meme, qu’il avoit pour appointemens cinquante mille ducats par an, et que, quand le Turc entroit en guerre, il lui menoit a ses depens vingt mille hommes; mais que lui, de son cote, il avoit egalement ses pensionnaires qui, dans ce cas, etoient tenus de lui fournir a leurs frais, l’un mille hommes, l’autre deux mille, l’autre trois, et ainsi des autres.
Il y a dans Burse deux bazars; l’un ou l’on vend des etoffes de soie de toute espece, de riches et belles pierreries, grande quantite de perles, et a bon marche, des toiles de coton, ainsi qu’une infinite d’autres marchandises dont l’enumeration seroit trop longue; l’autre ou l’on achete du coton et du savon blanc, qui fait la un gros objet de commerce.
Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable: c’etoient des chretiens, hommes et femmes, que l’on vendoit. L’usage est de les faire asseoir sur les bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d’eux que le visage et les mains, et un peu le bras des femmes. A Damas j’avois vu vendre une fille noire, de quinze a seize ans; on la menoit au long des rues toute nue, “fors que le ventre et le derriere, et ung pou au-desoubs.”
C’est a Burse que, pour la premiere fois, je mangeai du caviare [Footnote: Caviaire, caviar, cavial, caviat, sorte de ragout ou de mets compose d’oeufs d’esturgeons qu’on a saupoudres de sel et seches au soleil. Les Grecs en font une grande consommation dans leurs differens caremes.] a l’huile d’olive. Cette nouriture n’est guere bonne que pour des Grecs, ou quand on n’a rien de mieux.
Quelques jours apres qu’Hoyarbarach fut arrive j’allai prendre conge de lui et le remercier des moyens qu’il m’avoit procures, de faire mon voyage. Je le trouvai au bazar, assis sur un haut siege de pierre avec plusieurs des plus notables de la ville. Les marchands s’etoient joints a moi dans cette visite.
Quelques-uns d’entre eux, Florentins de nation, s’interessoient a un Espagnol qui, apres avoir ete esclave du Soudan, avoit trouve le moyen de s’echapper d’Egypte et d’arriver jusqu’a Burse. Ils me prierent de l’emmener, avec moi. Je le conduisis a mes frais jusqu’a Constantinople, ou je le laissai; mais je suis persuade que c’etoit un renegat. Je n’en ai point eu de nouvelles depuis.
Trois Genois avoient achete des epices aux gens de la caravane, et ils se proposoient d’aller les vendre a Pere (Pera), pres de Constantinople, par-dela le detroit que nous appelons le Bras-de-Saint-George. Moi qui voulais profiter par leur compagnie, j’attendis leur depart, et c’est la raison qui me fit rester dans Burse; car, a moins d’etre connu, l’on n’obtient point de passer le detroit. Dans cette vue ils me procurerent une lettre du gouverneur. Je l’emportai avec moi; mais elle ne me servit point, parce que je trouvai moyen de passer avec eux. Nous partimes ensemble. Cependant ils m’avoient fait acheter pour ma surete un chapeau rouge fort eleve, avec une huvette [Footnote: Huvette, sorte d’ornement qu’on mettoit au chapeau.] en fil d’archal, que je portai jusqu’a Constantinople.


