Au sortir de Burse nous traversames vers le nord une plaine qu’arrose une riviere profonde qui va se jetter, quatre lieues environ plus bas, dans le golfe, entre Constantinople et Galipoly. Nous eumes une journee de montagnes, que des bois et un terrain argileux rendirent tres-penible. La est un petit arbre qui porte un fruit un peu plus gros que nos plus fortes cerises, et qui a la forme et le gout de nos fraises, quoiqu’un peu aigrelet. Il est fort agreable a manger; mais si on en mange une certaine quantite, il porte a la tete et enivre. On le trouve en Novembre et Decembre. [Footnote: La description de l’auteur annonce qu’il s’agit ici de l’arbousier.]
Du haut de la montagne on voit le golfe de Galipoly. Quand on l’a descendu on entre dans une vallee terminee par un tres-grand lac, autour duquel sont construites beaucoup de maisons. C’est la que j’ai vu pour la premiere fois faire des tapis de Turquie. Je passai la nuit dans la vallee. Elle produit beaucoup de riz.
Au-dela on trouve, tantot un pays de montagnes et de vallees, tantot un pays d’herbages, puis une haute foret qu’il seroit impossible de traverser sans guide, et ou les chevaux enfoncent si fort qu’ils ont grande peine a s’en tirer. Pour moi je crois que c’est celle dont il est parle dans l’histoire de Godefroi de Bouillon, et qu’il eut tant de difficulte a traverser.
Je passai la nuit par-dela, dans un village qui est a quatre lieues en-deca de Nichomede (Nichomedie). Nichomedie est une grande ville avec havre. Ce havre, appele le Lenguo, part du golfe de Constantinople et s’etend jusqu’a la ville, ou il a de largeur un trait d’arc. Tout ce pays est d’un passage tres-difficultueux.
Par-dela Nicomedie, en tirant vers Constantinople, il devient tres-beau et assez bon. La on trouve plus de Grecs que de Turcs; mais ces Grecs ont pour les chretiens (pour les Latins) plus d’aversion encore que les Turcs eux-memes.
Je cotoyai le golfe de Constantinople, et laissant le chemin de Nique (Nicee), ville situee au nord, pres de la mer Noire, je vins loger successivement dans un village en ruine, et qui n’a pour habitans que des Grecs; puis dans un autre pres de Scutari; enfin a Scutari meme, sur le detroit, vis-a-vis de Pera.
La sont des Turcs auxquels il faut payer un droit, et qui gardent le passage. Il y a des roches qui le rendroient tres-aise a defendre si on vouloit le fortifier. Hommes et chevaux peuvent s’y embarquer et debarquer aisement. Nous passames, mes compagnons et moi, sur deux vaisseaux Grecs.
Ceux a qui appartenoit celui que je montois me prirent pour Turc, et me rendirent de grands honneurs. Mais quand ils m’eurent descendu a terre, et qu’ils me virent, en entrant dans Pera, laisser a la porte mon cheval en garde, et demander un marchand Genois nomme Christophe Parvesin, pour qui j’avois des lettres, ils se douterent que j’etois chretien. Deux d’entre eux alors m’attendirent a la porte, et quand je vins y reprendre mon cheval ils me demanderent plus que ce que j’etois convenu de leur donner pour mon passage, et voulurent me ranconner. Je crois meme qu’ils m’auroient battu s’ils l’avoient ose; mais j’avois mon epee et mon bon tarquais: d’ailleurs un cordonnier Genois qui demeuroit pres de la vint a mon aide, et ils furent obliges de se retirer.


