Il y avoit dans le lieu un esclave Bulgare renegat, qui, par affectation de zele et pour se montrer bon Sarrasin, reprocha aux Turcs de la caravane de me laisser aller dans leur compagnie, et dit que c’etoit un peche a eux qui revenoient du saint pelerinage de la Mecque: en consequence ils me notifierent qu’il falloit nous separer, et je fus oblige de me rendre a Bourse.
Je partis donc le lendemain, une heure avant le jour, avec l’aide de Dieu qui jusque-la m’avoit conduit; il me guida encore si bien que dans la route je ne demandai mon chemin qu’une seule fois.
En entrant dans la ville je vis beaucoup de gens qui en sortoient pour aller au-devant de la caravane. Tel est l’usage; les plus notables s’en font un devoir; c’est une fete. Il y en eut meme plusieurs qui, me croyant un des pelerins, me baiserent les mains et la robe.
En y entrant je me vis embarrasse, parce que d’abord on trouve une place qui s’ouvre par quatre rues, et que je ne savois laquelle prendre. Dieu me fir encore choisir la bonne, laquelle me conduisit au bazar, ou sont les marchandises et les marchands. Je m’adressai au premier chretien que j’y vis, et ce chretien se trouva heureusement un des espinolis de Genes, celui-la meme pour qui Parvesin de Baruth m’avoit donne des lettres. Il fut fort etonne de me voir, et me conduisit chez un Florentin ou je logeai avec mon chevall. J’y restai dix jours, temps que j’employai a parcourir la ville, conduit par les marchands, qui se firent un plaisir de me mener par-tout eux-memes.
De toutes celles que possede le Turc, c’est la plus considerable; elle est grande, marchande, et situee au pied et au nord du mont Olimpoa (Olympe), d’ou descend une riviere qui la traverse et qui, se divisant en plusieurs bras, forme comme un amas de petites villes, et contribue a la faire paroitre plus grande encore.
C’est a Burse que sont inhumees les seigneurs de Turquie (les sultans). On y voit de beaux edifices, et surtout un grand nombre d’hopitaux, parmi lesquels il y en a quatre ou l’on distribue souvent du pain, du vin et de la viande aux pauvres, qui veulent les prendre pour Dieu. A l’une des extremites de la ville, vers le ponent, est un beau et vaste chateau bati sur une hauteur, et qui peut bien renfermer mille maisons. La est aussi le palais du seigneur, palais qu’on m’a dit etre interieurement un lieu tres-agreable, et qui a un jardin avec un joli etang. Le prince avoit alors cinquante femmes, et souvent, dit-on, il va sur l’etang s’amuser en bateau avec quelqu’une d’elles.
Burse etoit aussi le sejour de Camusat Bayschat (pacha), seigneur, ou, comme nous autres nous dirions, gouverneur et lieutenant de la Turquie. C’est un tres-vaillant homme, le plus entreprenant qu’ait le Turc, et le plus habile a conduire sagement une enterprise. Aussi sont-ce principalement ces qualites qui lui ont fait donner ce gouvernement.


