Le chef de la caravane s’appretoit a repartir, et j’allai en consequence prendre conge des ambassadeurs du roi de Cypre. Ils s’etoient flattes de m’emmener avec eux, et ils renouvelerent leurs instances en m’assurant que jamais je n’acheverois mon voyage; mais je persistai. Ce fut a Couhongue que quitterent la caravane ceux qui la composoient. Hoyarbarach n’amenoit avec lui que ses gens, sa femme, deux de ses enfans qu’il avoit conduits a la Mecque, une ou deux femmes etrangeres, et moi.
Je dis adieu a mon mamelouck. Ce brave homme, qu’on appeloit Mahomet, m’avoit rendu des services sans nombre. Il etoit tres-charitable, et faisoit toujours l’aumone quand on la lui demandoit au nom de Dieu. C’etoit par un motif de charite qu’il m’obligeoit, et j’avoue que sans lui je n’eusse pu achever mon voyage qu’avec de tres-grandes peines, que souvent j’aurois ete expose au froid et a la faim, et fort embarrasse pour mon cheval.
En le quittant je cherchai a lui temoigner ma reconnoissance; mais il ne voulut rien accepter qu’un couvre-chef de nos toiles fines d’Europe, et cet objet parut lui faire grand plaisir. Il me raconta toutes les occasions venues a sa connoissance, ou sans lui, j’aurois couru risque d’etre assassine, et me prevint d’etre bien circonspect dans les liaisons que je ferois avec les Sarrasins, parce qu’il s’en trouvoit parmi eux d’aussi mauvais que les Francs. J’ecris ceci pour rappeler que celui qui, par amour de Dieu, m’a fait tant de bien, etoit “ung homme hors de nostre foy.”
Le pays que nous eumes a parcourir apres etre sortis de Couhongue est fort beau, et il a d’assez bons villages; mais les habitans sont mauvais: le chef me defendit meme, dans un des villages ou nous nous arretames, de sortir de mon logement, de peur d’etre assassine. Il y a pres de ce lieu un bain renomme, ou plusieurs malades accourent pour chercher guerison. On y voit des maisons qui jadis appartinrent aux hospitaliers de Jerusalem, et la croix de Jerusalem s’y trouve encore.
Apres trois jours de marche nous arrivames a une petite ville nomme Achsaray, situee au pied d’une haute montagne, qui la garantit du midi. Le pays est uni, mais mal-peuple, et les habitans passent pour mechans: aussi me fut-il encore defendu de sortir la nuit hors de la maison.
Je voyageai la journee suivante entre deux montagnes dont les cimes sont couronnees d’un peu de bois. Le canton, assez bien peuple, l’est un partie par des Turcomans; mais il y a beaucoup d’herbages et de marais.
La je traversai une petite riviere qui separe ce pays de Karman d’avec l’autre Karman que possede Amurat-Bey, nomme par nous le Grand-Turc. Cette portion ressemble a la premiere; elle offre comme elle un pays plat, parseme ca et la de montagnes.
Sur notre route nous cotoyames une ville a chateau, qu’on nomme Achanay. Plus loin est un beau caravanserai ou nous comptions passer la nuit; mais il y avoit vingt-cinq anes. Notre chef ne voulut pas y entrer, et il prefera retourner une lieue on arriere sur ses pas, jusqu’a un gros village ou nous logeames, et ou nous trouvames du pain, du fromage et du lait.


