Mon projet etoit de me rendre a Bourse. On m’aboucha en consequence avec un Maure qui s’engagea dam’y conduire en suivant la caravane. Il me demandoit trente ducats et sa depense: mais on m’avertit de me defier des Maures comme gens de mauvaise foi, sujets a fausser leur promesse, et je m’abstins de conclure. Je dis ceci pour l’instruction des personnes qui auroient affaire a eux; car je les crois tels qu’on me les a peints. Hayauldoula me procura de son cote la connoissance de certains marchands du pays de Karman (de Caramanie). Enfin je pris un autre moyen.
Le grand-Turc a pour les pelerins qui vont a la Mecque un usage qui lui est particulier, au moins j’ignore si les autres puissances Mahometanes l’observent aussi: c’est que, quand ceux de ses etats partent, il leur donne a son choix un chef auquel ils sont tenus d’obeir ainsi qu’a lui. Celui de la caravane s’appeloit Hoyarbarach; il etoit de Bourse, et c’etoit un des principaux habitans.
Je me fis presenter a lui par mon hote et par une autre personne, comme un homme qui vouloit aller voir dans cette ville un frere qu’il y avoit, et ils le prierent de me recevoir dans sa troupe et de m’y accorder surete. Il demanda si je savois l’Arabe, le Turc, l’Hebreu, la langue vulgaire, le Grec; et comme je repondis que non: Eh bien, que veut-il donc devenir? reprit-il.
Cependant, sur la representation qu’on lui fit que je n’osois, a cause de la guerre, aller par mer, et que s’il daignoit m’admettre je ferois comme je pourrois, il y consentit, et apres s’etre mis les deux mains sur sa tete et avoir touche sa barbe, il dit en Turc que je pouvois me joindre a ses esclaves; mais il exigea que je fusse vetu comme eux.
D’apres cela j’allai aussitot, avec un de mes deux conducteurs, au marche qu’on appelle bathsar (bazar). J’y achetai deux longues robes blanches qui me descenoient jusqu’au talon, une toque accomplie (turban complet), une ceinture de toile, une braie (calecon) de futaine pour y mettre le bas de ma robe, deux petits sacs ou besaces, l’un pour mon usage, l’autre pour suspendre a la tete de mon cheval quand je lui ferois manger son orge et sa paille: une cuiller et une saliere de cuir, un tapis pour coucher; anfin un paletot (sorte de pour-point) de panne blanche que je fis couvrir de toile, et qui me servit beaucoup la nuit J’achetai aussi un tarquais blanc et garni (sorte de carquois), auquel pendoient une epee et des couteaux: mais pour le tarquais et l’epee je ne pus en faire l’acquisition que secretement; car, si ceux qui ont l’administration de la justice l’avoient su, le vendeur et moi nous eussions couru de grands risques.
Les epees de Damas sont le plus belles et les meilleures de tout la Syrie; mais c’est une chose curieuse de voir comment ils les brunissent. Cette operation se fait avant la trempe. Ils ont pour cela une petite piece de bois dans laquelle est ente un fer; ils la passent sur la lame et enlevent ainsi se; inegalites de meme qu’avec un rabot on enleve celles du bois; ensuite ils la trempent, puisla polissent. Ce poli est tel que quand quelqu’un veut arranger son turban, il se sert de son epee comme d’un mirior. Quant a la trempe, elle est si parfaite que nulle part encore je n’ai vu d’epee trancher aussi bien.


