Plusieurs fois, dans nos entretiens, je l’interrogeai sur Mahomet, et lui demandai ou reposoit son corps. Il me repondit que c’etoit a la Mecque; que la fiertre (chasse) qui le renfermoit se trouvoit dans une chapelle ronde, ouverte par le haut: que c’etoit par cette ouverture que les pelerins alloient voir la fiertre, et que parmi eux il y en avoit qui, apres l’avoir vue, se faisoient crever les yeux, parce qu’apres cela le monde ne pouvait rien offrir, disoient-ils, qui meritat leur regards. Effectivement il y en avoit deux dans la troupe, l’un d’environ seize ans, l’autre de vingt-deux a vingt-trois, qui c’etoient fait aveugler ainsi.
Hayauldoula me dit encore que c’nest point a la Mecque qu’on gagne les pardons, mais a Meline (Medine), ville ou saint Abraham fist faire une maison qui y est encoires. [Footnote: Notre voyageur a confondu: c’est a Medine, et non a la Mecque, qu’est le tombeau de Mahomet; c’est a la Mecque, et non a Medine, qu’est la pretendue maison d’Abraham, que les pelerins gagnent les pardons et que se fait le grand commerce.] La maison est en forme de cloitre, et le pelerins en font le tour.
Quant a la ville, elle est sur le bord de la mer. Les hommes de la terre du pretre Jean (les Indiens) y apportent sur de gros vaisseaux les epices et autres marchandises que produit leur pays. C’est la que les Mahometans vont les acheter. Ils les chargent sur des chameaux ou sur d’autres betes de somme, et les portent au Caire, a Damas et autres lieux, ainsi qu’on sait. De la Mecque a Damas il y a quarante journees de marche a travers le desert; les chaleurs y sont excessives, et la caravane avoit eu plusieurs personnes etouffees.
Selon l’esclave renegat, celle de Medine doit annuellement etre compossee de sept cent mille personnes; et quand ce nombre n’est pas complet, Dieu; pour le remplir, y envoie des agnes. Au grand jour du jugement Mahomet fera entrer en paradis autant de personnes qu’il voudra, et la ils auront a discretion du lait et des femmes.
Comme sans cesse j’entendois parler de Mohomet, je voulus savoir sur lui quelque chose, et m’adressai pour cela a un pretre qui dans Damas etoit attache au consul des Venitiens, qui disoit souvent la messe a l’hotel confessoit les marchands de cette nation, et, en cas de danger, regloit leurs affaires. Je me confessai a lui, je reglai les miennes, et lui demandai s’il connoissoit l’historie de Mahomet. Il me dit que oui, et qu’il savoit tout son Alkoran. Alors je le suppliai le mieux qu’il me fut possible de rediger par ecrit ce qu’il en connoissoit, afin que je pusse le presenter a monseigneur le duc. [Footnote: Le duc de Bourgogne, auquel etoit attache la Brocquiere. Par tout ce que cit ici le voyageur on voit combien peu etoit connu en Europe le fondateur de l’Islamisme et l’auteur du Koran.] Il le fit avec plaisir, et j’ai apporte avec moi son travail.


