Le gardien de Jerusalem nous fit l’amitie de nous accompngner jusqu’a Jaffa, avec un frere cordelier du couvent de Beaune. La ils nous quitterent, et nous primes une barque de Maures qui nous conduisit au port d’Acre.
Ce port est beau, profond et bien ferme. La ville elle-meme paroit avoir ete grande et forte; mais il n’y subsiste plus maintenant que trois cent maisons situees a l’une de ses extremites, et assez loin de la marine. Quant a notre pelerinage, nous ne pumes l’accomplir. Des marchands Venitiens que nous consultames nous en detournerent, et nous primes le parti d’y renoncer. Il nous apprirent en meme temps qu’on attendoit a Barut une galere de Narbonne. Mes camarades voulurent en profiter pour retourner en France, eten consequence nous primes le chemin de cette ville.
Nous vimes en route Sur, ville fermee et qui a un bon port, puis Saiette (Seyde), autre port de mer assez bon. [Footnote: Sur est l’ancienne Tyr; Saiette, l’ancienne Sidon; Barut, l’ancienne Berite.] Pour Barut, elle a ete plus considerable qu’elle ne l’est aujourd’hui; mais son port est beau encore, profond et sur pour les vaisseaux. On voit a l’une de ses pointes les restes d’un chateau fort qu’elle avoit autrefois, et qui est detruit. [Footnote: Les notions que nous donne ici la Brocquiere sont interessantes pour la geographie. Elles prouvent que tous ces ports de Syrie, jadis si commercans et si fameux, aujourd’hui si degrades et si completement inutiles, etoient de son temps propres encore la plupart au commerce.]
Moi qui n’etois occupe que de mon grand voyage, j’employai mon sejour dans cette ville a prendre sur cet objet des renseignemens et j’ai m’adressai pour cela a un marchand Genois nomme Jacques Pervezin. Il me conseilla d’aller a Damas; m’assura que j’y trouverois des marchands Venitiens, Catalans, Florentins, Genois et autres, qui pourroient me guider par leurs conseils, et me donna meme, pour un de ses compatriotes appele Ottobon Escot, une lettre de recommendation.
Resolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai a messire Sanson d’aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre. J’ai deja dit qu’en Syrie les moucres sont des gens dont le metier est de conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.
Au sortir de Barut nous eumes a traverser de hautes montagnes jusqu’a une longue plaine appelee vallee de Noe, parce que Noe, dit-on, y batit son arche. La vallee a tout au plus une lieue de large; mais elle est agreable et fertile, arrosee par deux rivieres et peuplee d’Arabes.
Jusqu’a Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je previens ceux qui, comme moi, auront a les traverser, de songer a se bien munir pour la nuit; car de ma vie je n’ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause la chute de la rosee; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la chaleur a ete grande pendant le jour, plus la rosee est abondante et la nuit froide.


