La ville a des marchands de plusieurs nations; mais aucune n’y est aussi puissante que les Venitiens. Ils y ont un baille (baile) qui connoit seul de toutes leurs affaires, et ne depend ni de l’empereur ni de ses officiers. C’est-la un privilege qu’ils possedent depuis longtemps: [Footnote: Depuis la conquete de l’empire d’Orient par les Latins, en 1204, conquete a laquelle les Venitiens avoient contribue en grande partie.] on dit meme que par deux fois ils ont, avec leurs galeres, sauve des Turcs la ville; pour moi je croy que Dieu l’a plus gardee pour les saintes reliques qui sont dedans que pour autre chose.
Le Turc y entretient aussi un officier pour le commerce qu’y font ses sujets, et cet officier est, de meme que le baile, independant de l’empereur; ils y ont meme le droit, quand un de leurs esclaves s’echappe et s’y refugie, de le redemander, et l’empereur est oblige de le leur rendre.
Ce prince est dans une grande sujetion du Turc, puisque annuellement il lui paie, m’a-t-on dit, un tribut de dix mille ducats; et cette somme est uniquement pour Constantinople: car au-dela de cette ville il ne possede rien qu’un chateau situe a trois lieues vers le nord, et en Grece une petite cite nommee Salubrie.
J’etois loge chez un marchand Catalan. Cet homme ayant dit a l’un des gens du palais que j’etois a monseigneur de Bourgogne, l’empereur me fit demander s’il etoit vrai que le duc eut pris la pucelle, ce que les Grecs ne pouvoient croire. [Footnote: La pucelle d’Orleans, apres avoir combattu avec gloire les Anglais et le duc de Bourgogne ligues contre la France, avoit ete faite prisonniere en 1430, par un officier de Jean de Luxembourg, general des troupes du duc, puis vendue par Jean aux Anglais, qui la firent bruler vive l’annee suivante. Cette vengeance atroce avoit retenti dans toute l’Europe. A Constantinople le bruit public l’attribuoit au duc; mais les Grecs ne pouvoient croire qu’un prince chretien eut ete capable d’un pareille horreur, et leur sembloit, dit l’auteur, que c’estoit une chose impossible.] Je leur en dys la verite tout ainsi que la chose avoit este; de quoy ils furent bien esmerveillies.
Le jour de la Chandeleur, les marchands me previnrent que, l’apres-dinee, il devoit y avoir au palais un office solennel pareil a celui que nous faisons ce jour-la; et ils m’y conduisirent. L’emperenr etoit a l’extremite d’une salle, assis sur une couche (un coussin): l’imperatrice vit la ceremonie d’une piece superieure; et sont les chappellains qui chantent l’office, estrangnement vestus et habillies, et chantent par cuer, selon leurs dois.
Quelques jours apres, on me mena voir egalement une fete qui avoit lieu pour le mariage d’un des parens de l’empereur. Il y eut une joute a la maniere du pays, et cette joute me parut bien etrange. La voici:
Au milieu d’une place on avoit plante, en guise de quintaine, un grand pieu auquel etoit attachee une planche large de trois pieds, sur cinq de long. Une quarantaine de cavaliers arriverent sur le lieu sans aucune piece quelconque d’armure, et sans autre arme qu’un petit baton.


