Pour temoigner ma reconnoissance a Hoyarbarach j’allai lui offrir un pot de gingembre vert. Il le refusa, et ne ce fut qu’a force d’instances et de prieres que je vins a bout de le lui faire accepter. Je n’eus de lui d’autre parole et d’autre assurance que celle dont j’ai parle cidessus. Cependant je ne trouvai en lui que franchise et layaute, et plus peut-etre que j’en aurois eprouve de beaucoup de chretiens.
Dieu, qui me favorisoit en tout dans l’accomplissement de mon voyage, me procura la connoissance d’un Juif de Caffa qui parloit Tartare et Italien; je le priai de m’aider a mettre en ecrit dans ces deux langues toutes les choses dont je pouvois avoir le plus de besoin en route pour moi et pour mon cheval. Des notre premiere journee, arrive a Ballec, je tirai mon papier pour savoir comment on appeloit l’orge et la paille hachee que je voulois faire donner a mon cheval. Dix ou douze Turcs qui etoient autour de moi se mirent a rire en me voyant. Ils s’approcherent pour regarder mon papier, et parurent cussi etonnes de mon ecriture que nous le sommea de la leur; neanmoins ils me prirent en amitie, et firent tous leurs efforts pour m’apprendre a parler. Ils ne se laissoient point de me repeter plusieurs fois la meme chose, et la redisoient si souvent et de tant de manieres, qu’il falloit bien que je la retinsse; aussi, quand nous nous separames, savois-je deja demander pour moi et pour mon cheval tout ce qui m’etoit necessaire.
Pendant le sejour que fit a Damas la caravane, j’allai visiter un lieu de pelerinage, qui est a seize milles environ vers le nord, et qu’on nomme Notre-Dame de Serdenay. Il faut, pour y arriver, traverser une montagne qui peut bien avoir un quart de lieue, et jusqu’a laquelle s’etendent les jardins de Damas; on descend ensuite dans une vallee charmante, remplie de vignes et de jardins, et qui a une belle fontaine dont l’eau est bonne. La est une roche sur laquelle on a construit un petit chateau avec une eglise de callogero (de caloyers), ou se trouve une image de la Vierge, peinte sur bois: sa tete, dit-on est portee par miracle; quant a la maniere, je l’ignore. On ajoute qu’elle sue toujours, et que cette sueur est une huile. [Footnote: Plusieurs de nos cuteurs du treizieme siecle font mention de cette vierge de Serdenay, devenue fameuse pendant les croisades, et ils parlent de sa sueur huileuse, qui passoit pour faire beaucoup de miracles. Ces fables d’exsudations, miraculeuses etoient communes en Asie. On y vantoit entre autres celle qui decouloit du tombeau de l’eveque Nicolas, l’un de ces saints dont l’existence est plus que douteuse. Cette liqueur pretendue de Nicolas etoit meme un objet de culte; et nous lisons qu’en 1651, un cure de Paris en ayant recut une phiole, il demanda et obtint de l’archeveque la permission de l’exposer a la veneration des fideles, (Hist. de la ville et du diocese de Paris, par Lebeuf. t. I., part. 2, p. 557.)] Tout ce que je puis dire, c’est que quand j’y allai


