Il partit suivi de ses presens, qu’on alla placer pres des plats d’etain. La, des gens preposes pour les recevoir, les purent et les leverent au-dessus de leurs tetes aussi haut qu’ils le purent, afin que le seigneur et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Benedict avancoit lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui pour l’y introduire. En entrant il fit une reverence sans oter l’aumusse qu’il avoit sur la tete; arrive pres des degres, il en fit une autre tres-profonde.
Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s’approcher de l’ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne; mais il s’y refusa, et demanda par la voie d’un interprete Juif qui savoit le Turc et l’Italien, comment se portoit son bon frere et voisin le duc de Milan. L’ambassadeur repondit a cette question; apres quoi on le mena prendre place pres du Bosnien, mais a reculons, selon l’usage, et toujours le visage tourne vers le prince.
Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu’il fut assis. Alors les diverses personnes de service qui etoient dans la salle se mirent par terre, et l’introducteur qui l’avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui formions sa suite, et il nous placa pres des Bosniens.
Pendant ce temps on attachoit au seigneur une serviette en soie; on placoit devant lui une piece de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la viande cuite, sur deux plats dores. Lorsqu’il fut servi, les gens de service allerent prendre les plats d’etain dont j’ai parle, et ils les distribuerent par la salle aux personnes qui s’y trouvoient: un plat pour quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais point de pain et rien a boire. Cependant j’apercus dans un coin de la cour un haut buffet a gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel etoit un grand vase d’argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y boire; mais j’ignore si c’etoit de l’eau ou du vin.
Quant a la viande des plats, quelques-uns y gouterent; d’autres, non: mais, avant qu’ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre n’avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a tres-peu de personnes qui puissent se vanter de l’avoir entendu parler, ou vu manger ou boire.
Il sortit, et alors se firent entendre des menestrels (musiciens) qui etoient dans la cour, pres du buffet. Ils toucherent des instrumens et chanterent des chansons de gestes, dans lesquelles ils celebroient les grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient a leur maniere des cris epouvantables. J’ignorois quels etoient les instrumens dont on jouoit: j’allai dans la cour, et je vis qu’ils etoient a cordes et fort grands, Les menestrels vinrent dans la salle, ou ils mangerent ce qui s’y trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l’ambassadeur se retira sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la premiere audience, est de coutume.


