Une lieue au-dela etoit une petit karvassera (caravanserai) ou nous logeames. Ces etablisemens consistent en maisons, comme les kans de Syrie.
En route, dans le cours de la journee j’avois rencontre un Ermin (Armenien) qui parloit un peu Italien. S’etant apercu que j’etois chretien, il se lia de conversation avec moi, et me conta beaucoup de details, tant sur le pays et les habitans, que sur le soudan et ce Ramedang, seigneur de Turchmanie, dont je viens de faire mention. Il me dit que ce dernier etoit un homme de haute taille, tres-brave, et le plus habile de tous les Turcs a manier la masse et l’epee. Sa mere etoit une chretienne, qui l’avoit fait baptiser a la loi Gregoise (selon le rit des Grecs) “pour lui oster le flair et la senteur que ont ceulx qui ne sont point baptisez.” [Footnote: Les chretiens d’Asie croyoient de bonne foi que les infideles avoient une mauvaise odeur qui leur etoit particuliere, et qu’ils perdoient par le bapteme. Il sera encore parle plus bas de cette superstition. Ce bapteme etoit, selon la loi Gregoise, par immersion.]
Mais il n’etoit ni bon chretien ni bon Sarrasin; et quand on lui parloit des deux prophetes Jesus et Mahomet, il disoit: Moi, je suis pour les prophetes vivans, il me seront plus utiles que ceux qui sont morts.
Ses Etats touchoient d’un cote a ceux du karman, dont il avoit epouse la soeur; de l’autre a la Syrie, qui appartenoit au soudan. Toutes les fois que par son pays passoit un des sujets de celui-ci, il en exigeoit des peages. Mais enfin le soudan obtint du karman, comme je l’ai dit, qu’il le lui livreroit; et aujourd’hui il possede toute la Turcomanie jusqu’a Tharse et meme une journee par-de-la.
Ce jour-la nous logeames de nouveau chez des Turcomans, ou l’on nous servit, encore du lait; et l’Armenien nous y accompagna. Ce fut la que je vis faire par des femmes ces pains minces et plats dont j’ai parle. Voici comment elles s’y prennent. Elles ont une petite table ronde, bien unie, y jettent un peu de farine qu’elles detrempent avec de l’eau et en font une pate plus molle que celle du pain. Cette pate, elles la partagent en plusieurs morceaux ronds, qu’elles aplatissent autant qu’il leur est possible avec un rouleau en bois, d’un diametre un peu moindre que celui d’un oeuf, jusqu’a ce qu’ils soient amincis au point que j’ai dit. Pendant ce temps elles ont une plaque de fer convexe, qui est posee sur un trepied et echauffee en dessous par un feu doux. Elles y etendent la feuille de pate et la retournent tout aussitot, de sorte qu’elles ont plus-tot fait deux de leurs pains qu’un oublieur chez nous n’a fait une oublie.
J’employai deux jours a traverser le pays qui est autour du golfe. Il est fort beau, et avoit autrefois beaucoup de chateaux qui appartenoient aux chretiens, et qui maintenant sont detruits. Tel est celui qu’on voit en avant d’Ayas, vers le levant.


